Publié par : Nicolas | 2 avril 2008

Surveiller et punir : le retour de baton ?

La mode est à la notation. Non pas les Standards & Poors et autres agences spécialisées, mais bien le plaisir sadique du renversement de situation « maintenant c’est moi qui ai le stylo rouge ». Tendance de fond ou revanche passagère ?

 

 

 

Ca a commencé doucement dans les médias avec l’annonce que les Ministres du Gouvernement seraient notés, selon différents critères d’évaluation que le Président à fixés. En l’occurrence, c’est toujours le maître d’école qui distribue les bons points ou envoie au piquet, on est simplement monté d’un cran plus haut. Et le principe est identique : demander des comptes pour jouer la transparence et exposer en place publique les résultats de chacun. 

 

Michel Foucault, critiquant les travaux du moraliste Jeremy Bentham, avait expliqué dans Surveiller et punir le rôle des espaces et du regard culpabilisateur dans le travail des surveillants. En partant du modèle d’Alcatraz (un bel ovale) il avait élargi l’analyse à d’autres domaines où le maintien de l’ordre et de la discipline sont essentiels comme les écoles, casernes et ateliers : un seul surveillant placé au centre peut en un coup d’œil circulaire voir tout ce qui se passe. Puis prendre des notes, faire un rapport circonstancié, donner des notes, comptabiliser les infractions… voire ne pas être là et laisser les surveillés se sentir épiés en permanence. Le calme par la terreur.

 

Et plusieurs personnes qui en surveillent une seule ? Auparavant, le seul cas évident se trouvait dans les regards indiscrets du village tout entier sur le nouvel arrivant, et les remarques peu amènes qui accompagnaient bien souvent cet exercice de médisance collective. Il y a bien eu le Loft et les autres émissions de télé-truquée-réalité, mais l’aspect éminemment ludique et primesautier de ces émissions hautement culturelles ne peuvent en faire un véritable renversement de perspective. 

 

Quand le web participatif s’en mêle, c’est immédiatement plus intéressant par son ampleur. Et dans un premier temps on constate qu’il se jette avidement sur les tenants de l’autorité. Pour faire chic, on parlera de panoptique inversé. Panorama. 

 

Note2be a défrayé la chronique avec la notation des professeurs par les élèves (et un graphisme d’une laideur impressionnante), puis relancé la polémique avec note2bib avec la notation des médecins. Des syndicats enseignants ont demandé par référé la suppression des données nominatives de note2be car contraire à la loi Informatique et libertés (les profs ne pouvaient demander la modification des données nominatives, ce que prévoit la loi). On ne peut donc plus noter son prof, quant à note2bib il y a eu acharnement de faux témoignages pour décrédibiliser le site. 

Notetonentreprise permet aux salariés d’évaluer leur entreprise selon plusieurs critères : paye, respect, avantages, sécurité de l’emploi, équilibre vie privée/vie professionnelle, carrière, locaux, collègues, managers, fun, Comité d’Entreprise… Et de l’autre côté de l’Atlantique, NewsTrust propose aux internautes de juger les articles et les journalistes et RateMyCop de juger… les policiers et sheriffs.  

 

Je sais bien que la question centrale de note2be et note2bib était le fichage personnel. Mais un autre débat est sous-jacent. Ca paraîtrait simple de rentrer dans un pugilat bien démagogique de type c’est-grave-mais-où-va-t-on-dans-la-délation contre la-liberté-et-la-transparence-ça-existe.

 

Cruel dilemme lié à l’asymétrie de l’information et de l’autorité, en fait, que je ne sais trancher car les sentiments sont mêlés. 

 

D’un côté on a l’autorité établie, celle des Sachants qui se jugent entre eux et perpétuent les pratiques corporatistes de notation par les seuls pairs. Ces groupes constituent autant de bastions qui attirent forcément les assauts revanchards à l’heure où l’information se multiplie. Car l’asymétrie de l’information est un moyen de garder son pré carré sous contrôle et de repousser aisément les droits de regard. « Au-delà de l’expérience le savoir n’est rien », aurait dit Aristote. Mais un élève ne peut-il pas avoir un avis sur la pédagogie d’un professeur, même s’il n’en est pas un et ne sait rien du quotidien d’un professeur ? Dans ma scolarité, on m’a demandé de noter mes professeurs sur une fiche portant mon nom. Je l’ai fait avec lucidité pour indiquer ce qui me semblait bon et ce qui me semblait perfectible, pas par esprit de revanche. Pourquoi présupposer que l’avis extérieur est nul et non avenu car incomplet, ou nécessairement virulent sans raison ? Il peut être constructif, j’en suis convaincu.

 

Mais par ailleurs, il est parfois bon d’agir sans demander l’avis du public (désolé Jean-Pierre), sans consultation. Car il faut bien qu’une personne décide, et les conventions font qu’elle en a la légitimité. Et même plus que la personne impactée par la décision. Quand les parents font baptiser leur enfant ou décident qu’il fera Allemand en seconde langue vivante, ils font un choix qu’ils estiment bon, il n’y a pas à revenir là-dessus. Quand un médecin prescrit tel traitement, ou qu’un professeur attribue telle note à un exposé, ils agissent (en général) en professionnels, en toute conscience, et par expérience. Du coup, sacquer la personne qui détient l’autorité ressemble pas mal à un caprice d’enfant rebelle plutôt qu’à une demande de transparence constructive.  

 

Le web (et plus encore le web 2.0) a ouvert la porte à la participation massive et sans frontière, et donc à de potentiels contre-pouvoirs de l’information. Marques et politiciens en ont fait les frais, à juste ou mauvais titre. Mais on voudrait nous faire croire que l’autorité et la hiérarchie n’ont plus cours. C’est vivre dans l’utopie et ignorer ce qu’est une société réelle. 

 

Alors d’après vous, la notation est-elle une mode passagère ou bien le phénomène va-t-il s’étendre ?

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