Publié par : Lauren | 20 août 2008

Figaro qua, Figaro la…

Hier, brinquebalant dans le métro, j’ai été témoin d’une forme d’avilissement sournois de notre chère société — le terrorisme linguistique. Comme si je n’avais pas suivi les titres de Yahoo heure par heure, je lisais le Figaro par-dessus l’épaule de mon voisin ; quelle ne fut pas mon étonnement en déchiffrant « Brice Hortefeux prêt à de nouvelles aventures ». Plein titre. Dans une des premières pages. Si la rame n’avait pas été pleine comme un oeuf, j’en serais tombée par terre. Car autant j’ignore cordialement les faits et gestes de M. Hortefeux et de la politique en général, autant en tant que francophone de base l’emploi des prépositions me tient à coeur.
 
Trois réactions possibles de votre part :
1- oui, bon, ça se dit quand même…
2- que les correcteurs n’eussent-ils pas été empalés !
3- j’vois pas où est le problème.
 
Pourtant, le noeud gordiengrammatical n’est pas très compliqué.

 
« Prêt » véhicule deux prépositions au choix : « à » ou « pour ».
– « à » précède les verbes : je suis prêt à partir.
– « pour » précède les groupes nominaux : je suis prêt pour le départ.
 
Mais, allez-vous me rétorquer, c’est complètement arbitraire ! Du moment qu’on se fait comprendre, où est le problème ?
 
D’abord, il y a quand même une logique dans la langue, et que généralement vous ne découvrez que si on vous y oblige au cours des études supérieures (je dis bien – supérieures). Pour résumer, « à » est un vecteur, une énergie motrice (je vais à la maison), tandis que « pour » indique une légitimation du fait ou de l’action (je  prends le train pour rentrer). Ces postulats peuvent se vérifier facilement en se posant les questions inverses : « Pour quoi -pourquoi- es-tu prêt ? » ; « A quoi es-tu prêt ? ». Je ne pense pas vous énoncer des choses radicalement neuves et surprenantes.
 
Là où l’erreur syntaxique devient intéressante, c’est évidemment qu’elle se trouve dans le cadre du Figaro. Même si les libertés récurrentes des journalistes ne sont plus un secret, il serait intéressant de produire des statistiques à propos des coquilles des quotidiens. Ce n’est qu’une idée, mais je me demande si des titres comme Libération et le Canard Enchaîné n’en font pas beaucoup moins (quoique nous parlions de toute façon de proportions infimes). Pourquoi ? Sans doute parce que le vitriol et l’humour sont de savants mélanges qui se nourrissent d’une idée implicite, laquelle transparaît uniquement  par un usage précis et subtil de la langue. Lisez Voltaire, vous comprendrez. Les relectures et le soin apporté à la construction phrastique seraient donc par nature plus importants. La connivence, forme d’exigence vis-à-vis du lectorat, implique logiquement une exigence similaire de la part du scripteur.
 
L’enjeu essentiel n’est donc pas de se faire comprendre, mais bien ce qu’on donne à comprendre.
 
Or, quand je sursaute en voyant des fautes aussi énormes, il ne me vient qu’une seule conclusion à l’esprit : si la forme n’est pas soignée, quelle garantie ai-je que le fond le soit ? Si la qualité de la langue se perd, quel critère pour la qualité de l’information — non pas en tant que fait avéré, mais en tant que lecture, que message à transmettre ? A travers la langue, c’est la confiance et l’investissement du lecteur qui sont mis en jeu. Par un abêtissement de cette langue, comment voulez-vous que la presse écrite soit mieux estimée qu’un paragraphe de Reuters sur Yahoo Actualité ? Après tout, le goût exponentiel pour les blogs que l’on constate part d’une envie de parti pris, de subjectivité, de style tout simplement. Un style qui ne passe pas seulement par des opinions politiques, mais également par la correction voire l’élégance du français avec lequel, dans lequel et par lequel elles sont mises en valeur.
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