Publié par : Alexis | 9 février 2009

Dis, t’as pas une étude, coco ?

Ces derniers temps, il me semble que l’amour des médias pour les études, sondages, enquêtes et autres données prémâchées dépasse l’entendement. Est-ce la paupérisation des rédactions qui fait que l’on attaque les conserves avec si bon appétit ?

A la rigueur pourquoi pas me direz-vous, et nous, les agences, sommes en partie responsables de nourrir l’ogre en fournissant à intervalle régulier ce type de contenu, garantie de couverture. Mais ne serait-il pas possible de ne pas relayer tout et n’importe quoi au seul titre qu’il pourrait y avoir un « angle » ?

En effet, souvent, le travail journalistique s’arrête malheureusement aux portes de ces « Bolinos de l’info » (ça existe encore, au fait, les Bolinos ? où est-ce que Groquik est en train de finir les stocks avec Casimir sur l’île aux enfants ?).

Dernier exemple en date, ce petit bijou choppé par hasard sur le Zapping de Canal + :

 » Bou Diou Maman, brûle la pléstéchone du gosse ! Déjà qu’on a claqué nos vacances aux camping des Flots Bleus dans son bouzin, v’la-ti-pas qu’en plus il va nous mettre sur la paille avec son Valium ! « 

Une fois remis de nos émotions, revenons un peu sur ce que l’on vient de nous apprendre, ou, plutôt, ce que nous avons compris : « les jeux vidéos entraînent un risque de dépression pour les ados qui y jouent« . C’est ce que vous avez retenu, non (ne vous inquiétez pas, vous n’êtes pas les seuls comme vous le verrez plus bas) ?

Revenons sur le détail de ce que nous dit le journaliste « factuellement » :

– étude de l’université de médecine de Pittsburgh
– démarrée en 1995
4 000 jeunes
– au bout de 7 ans, 7 % sont déprimés
– ils passeraient en moyenne 5 heures par semaine devant un écran (*)

Déjà, on nous parle d’écran, pas juste d’écran d’ordinateur notez bien, pas juste non plus à jouer à des jeux vidéos. L’illustration visuelle du sujet a joué son travail de sape subliminale à fond sur ce coup là.

Mais bon… pourquoi pas. Si c’est une étude scientifique, ça doit être vrai. Tiens, et si nous nous prenions 30 secondes pour un journaliste et allions recouper nos informations en comparant avec… disons, l’étude elle-même (la maison ne recule devant rien pour ses fidèles lecteurs). Que nous dit-elle ? Ou plutôt que dit l’auteur de l’étude dans ses conclusions :

« Nous ne sommes pas certains qu’il s’agit d’un lien de cause à effet », précise le docteur Brian A. Primack, professeur adjoint de médecine et de pédiatrie à l’University of Pittsburgh School of Medicine. « L’étude permet de croire qu’il pourrait s’agir d’un lien de cause à effet, parce que le fait d’avoir regardé la télévision est antérieur à la dépression. Aucun des participants n’affichait de symptômes de dépression au début de l’étude. »

Et si c’était le fait de porter des couches ? ou d’avoir mis le doigt dans son nez ? ou d’avoir traversé hors des clous ? Toutes, notez-le, actions antérieurs à la dépression. Mais ne leur grillons pas leur fond de commerce, je suis sûr que ces études sont en préparation.

Revenons en à nos moutons : nous sommes quand même soudainement un peu plus dans l’hypothèse du potentiel d’un possible qui se profile à l’horizon d’une supposition, non ? Et bien loin de l’intro de la dépêche AFP qui nous dit texto :

« Passer trop de temps devant la télévision ou à jouer à des jeux vidéo dans l’adolescence serait lié au développement de symptômes de dépression chez les jeunes adultes, selon une étude publiée lundi. »

Bon, je chipote, je chipote. Nos ados passent trop de temps devant la télé et les jeux vidéos et cela (si ce sont des garçons car l’étude tend à montrer que les filles sont plus ou moins immunisées – peut-être parce que le féminin de « vautré devant la télé » est…) les mène doucement mais sûrement vers la grande maison grise avec les messieurs en blanc et les chouettes chemises qui s’attachent dans le dos.

Mais (et là on lâche totalement la rampe) et si dans un dernier sursaut « e=M6èsque » nous associons journalisme et science (si, si, ne soyez pas méchant pour Mac, déjà que ça ne doit pas être facile tous les jours…) pour devenir les nouveaux Myth Busters de l’info !!! Et si nous comparions nos 4 000 étudiants américains avec des Français bien de chez nous ???

Savez-vous que les Français passent en moyenne 3h27 devant leur écran de télévision CHAQUE JOUR (source CSA – mars 2008 ) ? Ajoutez l’heure de connexion Internet quotidienne (source Médiamétrie/Netrating – décembre 2008 ) et vous obtenez pas loin de 4h30 passées quotidiennement devant un écran pour les fameux Monsieur et Madame Michu !!!

Et le taux de dépressifs en France ? 14,9 % !!! Peuvent aller se rhabiller les Ricains !!! Ou peuvent-ils ??? En effet, quels sont les chiffres de la dépression aux Etats-Unis, pays de l’étude ?

Réponse : 10 % des Américains de plus de 18 ans soit plus que les maladies cardio-vasculaires, les cancers ou le Sida (n’empêche, on reste champion of ze world !). Ah oui, me direz-vous (ou pas) mais c’est une moyenne nationale pas sur les « teens » ! Et je vous dirais « Bien vu lulu ! » (je suis parfois un peu trop familier). Car chez les ados, les chiffres indiquent jusqu’à 1 ado sur 5 soit 20 % (oui, je sais, impressionnant – Bac A1 avec mention Bien s’il-vous-plaît).

Mais ne serait-ce pas là treize points de plus que le pourcentage de jeunes touchés par la dépression A CAUSE des « écrans » (ils reviennent et ils ne sont pas contents : « Ecrans à cran – volume II : les cathodiques intégristes ») ? Si, si ma bonne dame !

Conclusion : les écrans divisent par trois le risque de dépression chez les ados !!! Vite, vite (ou wiki-wiki en hawaïen – ça t’en bouche un coin lecteur, nan ?) ! Courez lui achetez l’intégrale Wii/Xbox/PS3 si vous ne voulez pas qu’il abime le papier peint avec son shotgun.

Au-delà de la blague, le traitement a minima de ce genre d’info, qui permet, à peu de frais, de faire du remplissage sans trop se fouler en surfant sur la mise à l’index des jeux vidéos, est symptomatique d’un journalisme qui perd ses repères et sa rigueur. Où est l’intérêt informatif ? Où est le contrôle de la véracité de l’information ? Où est le travail de recoupement et de validation des données ? Où est l’intérêt ou la validité scientifique de l’étude elle-même ?

Les rédactions manquent de temps et de moyens ? Le recoupement d’infos armé uniquement d’Internet, m’a pris moins d’un quart d’heure !!!

Voilou, voilou, allez, une dernière tournée générale de Tranxen et je rentre, j’ai un tournoi de poker sur Internet et il y a l’intégrale de Candy à la télé.

(*)Pour info, et pour être honnête, le temps passé par les 4 000 cobayes n’était pas hebdomadaire mais quotidien (tout à fait en ligne avec le temps passé par l’Américain et le Français moyen) – la dépêche AFP est juste erronée sur ce point et personne n’a relevé l’erreur ce qu’une simple consultation de l’étude aurait permis de faire, ouvrant la porte à la comparaison et à la critique.

Inquiétant.

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