Publié par : Nicolas | 26 mai 2009

L’intervieweur interviewé, ou la frustration des citations

Xavier Ternisien a fait pour lemonde.fr un long article sur les webjournalistes dont il dénonce les conditions de travail : il les compare à des ouvriers à la chaîne, voire des esclaves modernes (blafards, collés à leur écran, emploi précaire et horaires à rallonge, bâtonnant des dépêches en série). Le propos, s’il est caricatural et pas très mesuré dans le commentaire, laisse aussi une certaine place à de nombreux intervenants. Ceux qui sont mentionnés nommément, souvent passionnés par leur métier de journaliste et par les nouvelles technologies (de nombreuses « étoiles » de Twitter y figurent), apportent un éclairage plus positif et un peu de réflexion sur l’information devenue liquide, courant en permanence, jamais figée.

Mais interviewer des journalistes est toujours une tâche délicate…

Plusieurs remarques doivent venir contrebalancer en partie cette vision d’un webjournalisme low-cost et d’esclaves consentants ou encore de forçats de l’info (oui, rien que ça !). Plusieurs personnes interrogées travaillent en effet dans une partie web (qui n’est pas nécessairement une version web) d’un média classique : Mariane 2, 20 Minutes, l’Express. Car les médias traditionnels ont longtemps, trop longtemps peut-être, considéré le web comme un mal nécessaire, une simple vitrine, une arrière-cour, sans y apporter les moyens, le temps et le personnel nécessaire pour y faire un travail journalistique dans de bonnes conditions. Et les journalistes du print se sont montrés (et se montrent encore) assez hautains, dédaigneux, voire horrifiés par leurs camarades du web. L’auteur de l’article en fait peut-être partie.

On passera sur Johan Hufnagel, qualifié de simple webmaster de Slate.fr. Il manquait à cet article les témoignages et idées d’autres pure players du web qui auraient eu à dire sur leur modèle, leur vision de ce que doit être l’information dans un monde où les moyens de communication l’accélèrent : faire court mais souvent, faire de l’enquête de fond ou trouver des angles originaux, illustrer les articles grâce au multimédia, créer des séries sur un même sujet en ajoutant du contenu régulièrement, faire du suivi en temps réel d’événements grâce à des journalistes mobiles (les fameux « mojos »)… Vaste débat.

L’article a été fraîchement accueilli, en raison de ses exagérations et de ses raccourcis, et tout d’abord par les webjournalistes qui ne se sont pas vraiment reconnus dans ce panorama à la Zola d’une surexploitation sans valeur ajoutée et de l’image de « poulets en batterie » (beaucoup d’ironie sur Twitter), au point que la Société des Rédacteurs du Monde Interactif demandent la mise en ligne d’un communiqué (l’encadré figure à gauche de l’article). Et puis il y a des troncatures qui n’ont pas plu. Ah, voilà enfin le vrai problème, et ce n’en est pas un petit : les citations ! Le premier à réagir, et en sortant l’artillerie (trop ?) lourde, c’est Eric Mettout, rédacteur en chef de l’Express.fr.

Particulièrement blessé par ce panorama qui ne correspond pas à la réalité de sa rédaction, et plus encore par la citation assez défaitiste retenue par Xavier Ternisien, il s’insurge sur son blog. Eric est probablement un peu sanguin, il monte vite quand ça lui semble injuste, avec un côté papa poule pour ses ouailles qu’il défend bec et ongles. Si la colère quant aux mots employés par Xavier Ternisien peut se comprendre, il y a tout de même un effet miroir à retenir même s’il est déplaisant. Car un journaliste interviewé qui se plaint du rendu final de l’entretien, ça a quelque chose de l’arroseur arrosé.

  • le journaliste du monde.fr a recueilli un témoignage (anonyme) de l’Express print, pas deux. Il se trouve qu’il est très négatif, mais c’est ainsi. A moins de faire une monographie ou un focus particulier, dans ce genre d’article, on ne fait pas un sondage de l’ensemble des personnes concernées. On recueille un avis d’une personne consentante et qui dit quelque chose d’intéressant, ou de différent. Si ça n’est pas représentatif, comment le journaliste pourrait-il le deviner ?
  • ce même journaliste a gardé ce qui lui paraissait saillant dans les propos d’Eric Mettout. Saillant par rapport à son sujet, mais aussi par rapport à ce que ses autres interlocuteurs ont dit. Ce n’était peut-être pas ce qu’Eric aurait voulu que l’on retienne et transcrive, mais là encore le journaliste est libre de citer ce qu’il veut (sans inventer, bien sûr !) et l’on sait qu’un propos hors contexte ou tronqué peut être très néfaste. Là encore, c’est le jeu. Le premier commentaire, d’Emmanuel Parody, est à ce titre une malicieuse et judicieuse illustration.

Pour aller plus loin, on pourra utilement lire :

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Responses

  1. J’ai commenté dans les mêmes lignes sur le blog d’Eric (http://blogs.lexpress.fr/nouvelleformule/2009/05/xavier-ternissen-est-le-nouvea.php)… il va croire qu’on lui en veut !!!


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