Publié par : Nicolas | 30 juin 2009

La pensée disruptive dans la stratégie

Sortir des sentiers battus, prendre le problème à contrepied, sortir du cadre, renverser la perspective, mettre en abîme, raisonner en « méta », observer les zones de contact aux marges là où les systèmes sont fragiles. On entend parfois ce type de formulations qui incitent à réfléchir à des méthodes disruptives pour innover, créer, inventer. Ce type  d’exercice n’est pas très facile et demande une forte capacité d’abstraction. Il s’agit de partir sur des fondamentaux ou de réfléchir aux règles de base. L’efficacité naît parfois de la simplicité, ou de l’horreur.

Quelques études récentes montrent comment la pensée en rupture peut faire naître des stratégies originales, étonnantes, si ce n’est déstabilisantes.

Un premier exemple avec les tweenbots de Kacie Kinzer, étudiante à l’ITP à New York.

Ces robots en carton chargés de traverser le Washington Square Park sans encombre, sont simplement capables d’aller tout droit. Ils sont dépourvus de sophistication, n’ont pas d’intelligence artificielle, de GPS, de caméra… rien de tout cela. En revanche, ils sont dotés d’une arme de séduction massive : un joli sourire ! Comment fait donc un Tweenbot pour contourner les obstacles ? Pour faire face à l’imprévu ? Et bien il attend qu’un passant le trouve, lise le message qui est inscrit sur le fanion contenant les instructions, et le remette dans le droit chemin. Verdict de cette expérience : Tweenbot a réussi à chaque fois sa mission, en prenant plus ou moins le temps. Un exemple de trajet, qui a pris 42 minutes et a nécessité 29 interventions humaines.

Tweenbots

Voilà qui rappelle que les robots ne vivront pas dans un environnement dénué d’humains (espérons !), que la technologie pure n’est pas nécessaire si on pense d’abord à l’usage et à l’environnement d’utilisation. Et voilà qui tend à prouver que les gens sont prêts à aider, pour peu qu’on demande des choses simples et gentiment. Simplicité du principe, multiplication des intervenants dans le processus pour le rendre léger dans son fonctionnement, participation aléatoire des gens de passage… Wikipedia, ça vous dit quelque chose ?

Un autre cas mérite le détours : Malcolm Gladwell explique comment David peut battre Goliath près de deux fois sur trois. Oui, rien que ça. Gladwell prend quelques cas en exemple, en particulier Vivek Ranadivé, ingénieur Indien installé en Amérique, qui décida de montrer qu’une équipe de jeunes joueuses de baskets débutantes (ne sachant pas dribbler ni faire de paniers  difficiles) et pas très grandes pouvait avoir des résultats honorables. Cet entraineur leur apprit simplement à se placer de manière à gêner la séquence habituelle attaque-défense des adversaires. Brisant la structure temporelle rythmée, il entre dans le flux et prouve que le harcèlement continu paye même sans grand moyen, comme Laurence d’Arabie ou d’autres l’ont prouvé. Ce temps réel favorise l’endurance, mais c’est bien de cela qu’il s’agit dans la vraie vie et que les stratèges ont longtemps oublié !

Gladwell prend en exemple le cas d’un ordinateur (Eurisko, mis au poitn par Douglas Lenat) qui participa à un jeu de stratégie spatiale, et qui se constitua une flotte de touts petits vaisseaux au lieu de l’équilibre traditionnel gros bâtiments / navires moyens / flotille qu’adoptèrent ses concurrents humains. Au prix de lourdes pertes et usant du même principe de temps réel, il écrasa tout le monde… et les joueurs demandèrent à ce qu’il ne se représente plus au wargame parce que… le jeu perdait de son intérêt. Car c’est ce que Gladwell appelle les stratégies « socialement horrifiantes » : inesthétiques, elles vont à l’encontre de nos conceptions habituelles et brisent l’esthétique communément admise. Ainsi, les jeunes basketteuses de Ranadivé eurent des résultats honorables, mais au prix d’une réputation déplorable. Gladwell reprend les travaux d’Ivan Arreguin-Toft, qui analysa les conflits asymétriques. Goliath gagne dans plus de 70 % des cas, mais si David ne « joue pas le jeu » et ne respecte pas les règles implicites, ce chiffre tombe à 36 % à peine !

Quand on souhaite établir une stratégie différente, les obstacles à l’innovation et au changement des comportements sont donc de nature morale et esthétique, ils ne sont pas seulement liés aux connaissances ou à l’avancée des sciences. Qui est prêt à choisir une solution efficace mais inélégante ? Surtout quand elle ternit durablement la réputation ?

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Responses

  1. Michael Tchang avec son service à la cuillère est une bonne illustration de ce principe. ça surprend et ça fait des points mais pendant un temps seulement.

  2. Voilà un article intéressant mais un peu curieux.

    Il y a plus de 2000 ans, un chinois (plusieurs certainements) écrivait :
    « C’est pourquoi, lorsque j’ai remporté une victoire, je n’utilise pas une seconde fois la même tactique mais, pour répondre aux circonstances, je varie ma manière à l’infini. »

    Pour la stratégie militaire comme pour la stratégie tout court, le fin du fin reste la capacité à tirer parti de ce qu’on ne peut changer. Chaque cible est unique, chaque façon d’apréhender un problème nécessite de l’envisager du point de vue de toutes les parties. Reste le point essentiel : l’information. De tout temps, celui qui savait a gagné.

  3. @Jean-Marc : il y a une petite confusion. Vos remarques sont exactes sur le fait de se réinventer, de surprendre. De même sur l’information : Sun Tzu insistait déjà sur l’art de la tromperie (dissimuler ses forces, faux campement, signaux factices avec des éventails de guerre…) et sur l’évaluation de l’adversaire
    Bonaparte sut faire preuve d’audace et donna davantage de leçons qu’il n’en reçut. Quand bien même, il restait dans une logique conventionnelle.
    Les éléments de ces études mettent justement en avant l’avantage à sortir du cadre habituel, à jouer contre les règles non pas seulement établies mais tacites. Le cas du robot est significatif : la course à la complexité et à la sophistication n’est pas nécessaire. C’est le même principe que la blague de l’astronaute et du cosmonaute. L’astronaute montre fièrement à son collègue un stylo bille développé par la NASA pendant 10 ans pour plusieurs millions de dollars, qui est capable d’écrire en apesanteur. Ce à quoi son confrère russe rétorque en exhibant un crayon à papier qui coûte trois fois rien et qui écrit tout autant… Moins élégant mais efficace.
    Et c’est bien de cela qu’il s’agit : nous semblons parfois privilégier l’élégance à l’efficacité parce qu’il y a une donnée supplémentaire à prendre en compte : la réputation. Là encore je reprends Sun Tzu, il est facile de pacifier une région conquise en passant tout le monde par les armes, ça évite les mouvements de type résistance / sabotage. Mais cela donnera surtout envie aux régions proches de se mobiliser davantage contre un envahisseur aussi détestable…
    Pour ma part, je suis moins formel sur « de tous temps » : on trouvera toujours un contre-exemple.


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