Publié par : Nicolas | 15 mars 2010

Est-ce que bloguer, c’est tromper ? Jean-Christophe Féraud, Les Echos

Cinquième cobaye de notre série d’entretiens sur les médias sociaux et les journalistes : après Guillaume Grallet de L’Express, Marie-Catherine Beuth du Figaro,  Capucine Cousin de l’Entreprise.com et Eric Tenin de Courrier Cadres, Jean-Christophe Féraud se prête à notre expérience.

Jean-Christophe est chef du service high-tech / médias des Echos. Twitter-addict et newsjunkie assumé, il gazouille beaucoup, souvent tôt le matin et tard le soir, et avec de bonnes infos pêchées ici et là. Son blog Sur Mon Ecran Radar a remporté la Coupe de l’info 2010 dans la catégorie high-tech.

Small Talk – Tout d’abord, quel est l’impact des « nouveaux médias » (blogs, twitter, journaux citoyens, agrégateurs, etc.) sur vos habitudes de journaliste (identification de sujets, course à l’info, validation des sources, etc.) ?

L’explosion des médias sociaux et l’avènement de l’internet temps réel c’est avant tout une formidable accélération pour les journalistes : nous sommes soumis à une avalanche d’infos… ou d’intox qu’il faut analyser, hiérarchiser, classer, décider de traiter ou non. Avec Facebook, Twitter, les blogs tout le monde devient producteur ou relais d’informations : notre métier c’est plus que jamais faire le filtre, le médiateur pour raconter la bonne histoire, interagir avec les lecteurs qui risquent de perdre le fil et le sens de l’actualité. L’info sur le Net est terriblement redondante et en même temps on ne sait plus ou donner de la tête.

Pour exister dans ce flux, le journaliste doit beaucoup plus qu’hier vérifier ce qu’on lui raconte, mieux angler ses papiers, soigner l’écriture, raconter l’histoire qu’on n’a pas vu ailleurs et bien sûr sortir de vraies infos. Avec le numérique qui fait de la presse une sidérurgie 2.0, l’imprimé qui devient peu à peu obsolète, le journalisme doit aussi faire sa révolution. C’est très Darwinien : évoluer, intégrer les nouvelles technologies ou mourir…

ST – La profusion d’informations plus ou moins fantaisistes en ligne a-t-elle changé également votre rapport aux agences de relations presse ?

C’est clair il faut plus que jamais identifier la source, l’émetteur de l’information avant de chercher à savoir si c’en est vraiment une et si elle vaut la peine que l’on s’y attarde que l’on développe. Le problème c’est que là encore, les journalistes sont littéralement « spammés » de communiqués. Beaucoup plus qu’il y a deux ou trois ans. Il faut prendre beaucoup de temps pour trier, jeter à la poubelle ou garder le mail qui vous aura alerté. J’en reçois 400 par jour, autant dire que je ne vois pas tout, que je laisse passer des choses qui auraient mérité qu’on s’y attarde.

ST – Twitter : un ami, un concurrent, une perte de temps ?

Une drogue dure ! Un journaliste du New Yorker a écrit un papier qui a fait le tour de la blogosphère : « Twitter is like crack for media addicts ». Je confirme. J’ai toujours un œil sur Twitter sur mon PC au journal ou chez moi, sur mon iPhone dans le métro ou au resto, du matin au soir. Mes collègues et ma famille hallucinent. Quand je pars en vacances il me faut bien deux-trois jours pour décrocher ;-). Twitter a fait passer l’info à l’ère du temps réel, c’est sans retour. Mais avec un peu d’organisation et de recul, on peut s’en faire un formidable allié pour choisir et filtrer ses sources, s’en servir comme d’une vigie.

Twitter est devenu presque plus important pour moi que les fils AFP ou Reuters car je sais qui m’alerte et quelle est sa crédibilité. On arrive assez bien à faire le tri entre l’info et la rumeur en 140 signes et il y a des articles ou des billets de blogs que je n’aurais jamais vu sans Twitter. C’est une véritable moissonneuse à liens qui a fait passer la collecte de l’info sur internet à l’ère industrielle !

Enfin, et ce n’est pas rien à l’heure où les vieux médias vacillent, Twitter est aussi un formidable accélérateur pour diffuser ses articles, faire connaître son travail, ou en chercher. Le » journaliste marque » je n’y croyais pas, ça me rebutait culturellement. Mais là encore on y vient, car les lecteurs sont demandeurs : sur internet, ils suivent des médias mais aussi des journalistes et des blogueurs qui deviennent eux-aussi des micro-médias.

ST – Votre blog : un choix ? une contrainte ? quelle liberté dans sa ligne éditoriale ?

Une révélation. Je fais quelque chose de nouveau tous les trois ans : du quotidien, du magazine, de l’encadrement. Ca m’est tombé dessus tout d’un coup en septembre 2009 : j’avais besoin d’écrire plus freestyle, dépasser le cadre traditionnel du journal et de la rubrique high-tech/médias que je dirige. Sur mon blog, je peux essayer des tas de choses : billets d’humeur, papiers moins économiques et plus sociétaux, reportages, portaits, business stories, chroniques culturelles, débat d’idées…avec une plume forcément plus personnelle et un peu plus déliée. Je suis le metteur en scène de mon info, pour la titraille, l’illustration et surtout je n’ai pas de contrainte de place ! Contrairement à ce qu’on raconte, sur internet il ne faut pas forcément écrire court pour être lu : il faut essayer d’écrire mieux, raconter une histoire, toucher le lecteur…

Pour ce qui est la liberté éditoriale, je ne me pose pas trop de questions tant que mon info est sérieuse, recoupée, validée. Pas de rumeurs bullshit, pas de mise en cause personnelle gratuite… Comme blogueur, je ne travaille pas différemment de quand je suis journaliste aux Echos. Mais c’est vrai qu’en tant que citoyen-blogueur, je me permets un peu plus de donner mon avis. De toute façon, l’objectivité journalistique n’existe pas, seule compte l’honnêteté ou ce qui s’en rapproche…

ST – Docteur Journaliste et Mister Blogueur : faut-il être schizophrène pour mener en parallèle une chronique et un blog ? Quels sont les différences, les points communs ?

Complètement schizo ! Mais j’essaie de cloisonner : à la rédac j’ai des responsabilités alors je pense collectif, quand je blogue je joue forcément perso. J’ai l’hémisphère droit qui pense journal et le gauche blog… sans arrière pensées 😉 Je réserve mes infos exclusives aux Echos qui m’emploie, et mes humeurs à Mon écran radar. Et j’écris mes billets chez moi tôt le matin avant d’aller travailler, tard le soir ou le week-end dans la mesure où ce blog ne fait pas (encore ?) partie de mes missions au journal…

(NDLR : pour le côté schizo, pas de panique, on a ce qu’il faut et c’est par là 😀 ).

ST – Cela vous donne-t-il le statut de pestiféré au sein de la rédaction pour cette infidélité criante ou de demi-dieu qui ose affronter en direct le « lecteur » ?

Disons que je passe sans doute pour un drôle d’oiseau car je suis l’un des premiers journalistes à avoir lancé son blog perso aux Echos. Un journal c’est un travail d’équipe mené par une collection d’égos qui se manifestent plus ou moins. Quand quelqu’un sort du rang et devient un peu son propre média, ça peut déranger certains. Mais j’ai eu bien plus d’encouragements que de reproches. Et les journalistes sentent bien aujourd’hui que c’est dans le numérique que ça se passe.

ST – A ce propos, quel est votre rapport avec vos lecteurs depuis que vous bloguez ?

J’ai enfin trouvé ce contact avec le lecteur que je recherchais depuis 20 ans : les gens réagissent, vous engueulent ou vous félicitent. Il faut répondre, argumenter. Interagir ça aide aussi à apprendre encore, à corriger ses erreurs, à améliorer un billet, à revenir sur l’info…

ST – Blogueur et heureux de l’être ? Quelles sont vos joies, vos peines ?

Que du bonheur… et de la fatigue depuis que je blogue !

ST – Votre blog dans 5 ans ? Un jouet cassé, votre activité principale, un joli souvenir ?

Mon activité principale je pense, mais sous une autre forme plus collective : je verrai bien mon blog en agrégateur d’infos et de contributions. Je verrai bien Sur Mon Ecran Radar devenir « Sur Notre Ecran Radar », une sorte de réseau social journalistique que je dirigerai tel un despote éclairé ;-).

ST – Dernière question : de quelle personnalité, vivante ou disparue, contemporaine ou non, aimeriez-vous lire le blog ?

Hunter S. Thompson, l’inventeur du « gonzo journalisme », pour sa plume hallucinée, sauvage et totalement libre. C’était un rebelle et un poète à la fois dans sa manière de travailler…et il utilisait certaines substances pour libérer sa plume 😉 Il est surtout connu pour l’adaptation cinématographique de « Fear and Loathing in Las Vegas » (Las Vegas Parano) mais il a écrit des textes formidables plus proches du roman journalistique que du journalisme à la chaîne que l’on connaît aujourd’hui. Il est mort en 2005 mais je rêverai de savoir ce qu’il penserait de notre époque et de son actualité.

Merci Jean-Christophe de vous être prêté à l’exercice et à bientôt dans Les Echos, sur votre blog, et sur Twitter !

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Catégories

%d blogueurs aiment cette page :