Publié par : Amélie | 18 mars 2010

Le « jeu de la mort » : quel impact attendre d’un tel documentaire ?

Avant même sa diffusion mercredi soir sur France 2, le « jeu de la mort », premier volet d’un documentaire en deux parties, avait fait couler beaucoup d’encre. Il faut dire qu’avec un titre pareil, il ne pouvait guère laisser indifférent ! Le contenu est à la hauteur du titre : choc !

Ce film, écrit et réalisé par Christophe Nick (Yami 2) et réalisé par Thomas BornotGilles Amado et Alain-Michel Blanc, invite les auditeurs à réfléchir au pouvoir d’influence des uns (la télévision, la présentatrice, les téléspectateurs ?) sur le cerveau des autres (les participants).

Tout comme l’expérience de Milgram dont il s’inspire librement, qui visait à décrypter les mécanismes de l’obéissance et percer le secret de la soumission « panurgique » des Allemands au nazisme, ce « jeu de la mort » cherche à mesurer l’emprise de l’univers télévisuel sur les esprits. Avec en représentante de l’autorité non plus des chercheurs en blouse blanche mais une Tania Young ultra sexy. Et (heureusement pour lui !), en lieu et place du souffre-douleur, un comédien simulant la souffrance.

Quatre-vingt personnes se sont prêtées au jeu, pensant participer à l’enregistrement du numéro pilote d’un nouveau jeu de mémoire, dont les règles consistaient à sanctionner par une décharge électrique de puissance croissante les erreurs de leur adversaire. Les candidats avaient cependant le choix de ne pas appliquer la sanction, et d’être alors éliminés du jeu. Le seul principe aurait pu (dû) déjà interpeller et choquer les esprits libres et indépendants, mais non, chacun l’a accepté, avec un certain enthousiasme même. Jugez plutôt : 81% des candidats ont joué le jeu (si tant est que faire preuve de sadisme est un jeu), allant jusqu’à décharger ce qu’ils croient être 460 volts dans le corps de leur malheureux adversaire ! Edifiant ! Seuls 9 participants ont arrêté dès les premiers gémissements et 7 juste avant son évanouissement.

S’attendant sans doute à un flot  de réactions, France 2 a ouvert un forum dédié sur son site Internet. Trois intellectuels y livrent leur réaction après visionnage du documentaire. Pour l’écrivain Jean-Claude Guillebaud, auteur de La Confusion des valeurs (Desclée de Browner, 2009), « la télévision mondialisée est engagée dans un processus de course à l’audience qui fait que la transgression est sans arrêt reculée. Au bout du compte, on se dit que l’ultime étape de la captation de l’audience, c’est la mort en direct ». Waouh ! Moi qui pensais qu’on touchait le fond avec certaines émissions de téléréalité dont le seul but est de faire ressortir ce qu’il y a de plus vil chez l’homme, j’étais loin du compte ! Les gens seraient donc prêts à aller encore plus loin dans la mise en scène de leurs fantasmes les plus inavouables ? Quitte à torturer pour passer à la télé ?

La question que pose l’auteur est « comment et pourquoi des individus placés dans le contexte d’un jeu télévisé peuvent obéir à des injonctions aussi inhumaines qu’absurdes » ? Et d’y répondre : « Cela suppose tout un système : ici un public, huit caméras, de la musique, une scène… » (Le Journal du Dimanche, 13 mars 2010). Il suffirait donc d’être encouragé par un public, de passer à la télévision et d’être face à une animatrice télé pour perdre tout esprit critique ? On serait donc prêt à renoncer à son libre arbitre pour figurer à l’antenne ? On se doutait que la télé annihilait tout jugement, on en a la confirmation !

Pour le philosophe Yves Michaud, le débat se situe ailleurs. « Les émissions de téléréalité ne font que refléter les rapports de domination qui existent dans le reste de la société » (Le Journal du Dimanche, 13 mars 2010). Je pense en effet que la télé n’était qu’un cadre moderne servant à réactualiser une expérience datant d’un demi-siècle. Le résultat aurait certainement été le même si l’expérience avait de nouveau été réalisée dans les conditions d’origine. Mais on peut penser qu’un jeu télévisé, qui fait appel au narcissisme de chacun, ne peut qu’exacerber l’effet du concept. En définitive, seul le résultat est à considérer. Et celui-ci donne à réfléchir : il n’y aurait que 20% de gens libres et bien-pensants et 80% de personnes prêtes à suivre bêtement les ordres les plus ignobles qui soient. Brrrr…

Facile à dire (ou plutôt à écrire), bien calée dans un fauteuil, si l’on en croit les témoignages de certains des candidats qui sont allés jusqu’au bout (Le Journal du Dimanche, 13 mars 2010). Comme Patrick, participant « bête et méchant », pour qui un ordre est forcément fondé, à propos duquel il ne faut surtout pas s’interroger et qu’il faut encore moins discuter. Ou encore cette candidate anonyme qui avoue avoir mené un véritable combat intérieur entre ses actes et sa conscience… combat gagné néanmoins par ses actes. Où sont passés les Français velléitaires, toujours prêts à battre le pavé pour s’indigner contre le pouvoir en place ?

Heureusement, une minorité de candidats a trouvé la force de résister et de s’opposer. Mais, aux dires de ces derniers, ce choix ne s’est pas fait facilement. « J’étais extrêmement tendu, dans un état que je n’avais jamais connu. Et puis quand j’ai dit que j’allais m’arrêter, tout s’est détendu », raconte ainsi Julien.

Plusieurs choses me chiffonnent. Mais la plus gênante à mes yeux est le parallèle qui est fait avec le nazisme : autant, à l’époque, les Résistants prenaient des risques et s’exposaient, eux ou les leurs, à la barbarie des nazis, autant les participants à ce jeu n’avaient rien à perdre et encore moins à risquer à ne pas suivre l’ordre donné, si ce n’est de ne plus participer au jeu.

Ce documentaire a le mérite de remuer les consciences et de s’interroger, une nouvelle fois, sur ses propres limites et son rapport à l’autorité. Qu’aurais-je fait si j’avais été à leur place ? Mais peut-être qu’au-delà du documentaire sur la soumission, le « jeu de la mort » n’est autre qu’un gros coup de buzz, une expérience scientifique biaisée ou encore une charge contre la téléréalité qui passe à côté, comme le suggère Le Post. A vous de juger. Reste à savoir l’impact que peut avoir ce genre de documentaire et s’il peut permettre d’éveiller les consciences.

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Responses

  1. Vous parlez d’impact mais quel est-il réellement ?
    Le Jeux de la Mort à récupéré 3,7 millions de téléspectateurs (13,7% de part de marché).
    Cela me parait relativement faible au regard de la communication dont à bénéficier l’émission.

    L’émission à peu mis en avant les réactions du public et pas du tout celle des téléspectateurs. Croyez-vous que le même public aurait assisté sans rien faire si l’enregistrement s’était répété plusieurs fois ? Nous ne le saurons pas puisqu’il y avait un public différent à chaque fois, mais j’en doute. On voyait quand même un malaise certain et sur la durée on aurait vu la contestation apparaitre dans le public.

    Votre parallèle me chiffone également. Les résistants ne se plaçaient pas volontairement sous les ordres des nazis. Vous oubliez également le gain de 1 millions d’euros qui pour certains peut représenter une nouvelle vie et donc une énorme perte au contraire (on ne nous a pas trop mis en avant les situations perso/pro des candidats et les critères de sélection). C’est plutôt le comportement des nazis entre eux et l’escalade de violence du bas de l’échelle et de la population face à une hierachie prônant la solution finale qu’il faut analyser. Les nazis ou la personnes de la population qui ne se ralliaient pas à la pensée commune subissaient généralement un sort peu enviable, voir la déportation. Torturer un homme pour gagner 1 millions ou pour sauver sa peau en rejoignant le groupe dominant c’est ça le vrai débat.

  2. Bonjour,
    Vous trouverez des réponses à plusieurs de vos questions sur ce lien (http://www.lexpress.fr/culture/tele/la-plupart-des-participants-au-jeu-de-la-mort-sont-encore-troubles_856292.html)
    Il n’est nullement question d’un gain de 1 million d’€. Quand bien même l’argent serait la motivation des participants, cela n’enlève -à mon avis- rien au malaise.
    Enfin, concernant le parallèle avec le nazisme, il est à l’origine de l’expérience de Milgram qui s’interrogeait sur la soumission à l’autorité et la façon dont cette autorité incarnée par les uns peut amener les autres à s’y soumettre sans mot dire.
    Enfin, je m’interroge effectivement sur l’impact de ce documentaire dans la mesure où l’expérience de Milgram menée 50 ans auparavant avec les mêmes résultats, si elle avait pu choquer, n’a apparemment pas fait évoluer les esprits puisqu’ils sont toujours autant, voire plus, à perdre leur liberté de penser face à l’autorité.

  3. Pour exercer son esprit critique et son libre arbitre, il faut être « éduqué ». Je serais curieuse de connaître le niveau d’éducation et le profil des personnes qui ont participé à ce jeu… si quelqu’un a des informations, je suis preneuse!


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